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Troisième rendez-vous avec notre romancière norvégienne que vous commencez maintenant à bien connaître. Un polar atypique, qui plonge ses racines dans nos peurs ancestrales…Effrayant !!

Ce troisième opus de Karin Fossum est raconté à la troisième personne selon le point de vue d’Errki. Ceux qui ont lu mes chroniques sur ses deux précédents romans l’auront compris: Karin Fossum, de son propre aveu, n’est pas spécialement douée pour concocter des intrigues

bois sombres

Les bois sombres

policières retorses ; ses histoires ne sont que prétexte à entraîner ses lecteurs dans un univers au charme étrange : celui de la psychologie humaine. Dans le cas présent, nous pénétrons dans le monde de trois exclus de la société : un échappé de l’asile, un échappé de l’orphelinat et un échappé de prison. Trois institutions où personne n’a envie de pénétrer pour quelque raison que ce soit.

Donc, ici encore, peu d’action mais des scènes intimistes. Le face à face entre Errki et celui qui se fait appeler Morgan entretient un suspense étouffant. A chaque instant, on s’attend à ce que la situation explose mais l’histoire continue à dérouler son fil sans que rien ne se passe.

Les thèmes abordés sont ceux de la marginalisation, de la réponse proposée par la société pour prendre en charge ces déviances, ces vies pulvérisées, souvent dès l’enfance; à quel point le regard des autres peut changer la vie d’une personne fragile, pas forcément en bien…

L’intrigue : voici les faits

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  • Une veuve âgée vivant seule dans sa ferme sauvagement assassinée.
  • Un jeune homme qui s’évade de l’asile où il vit enfermé depuis des années.
  • Un jeune garçon qui s’échappe régulièrement de l’orphelinat dans lequel il vit pour chasser les oiseaux dans la forêt avec son arc.
  • Le braquage de la banque.

=> Quels liens peuvent bien exister entre ces éléments disparates? C’est comme si les pièces d’un puzzle avaient été dispersées aux quatre coins de cette forêt norvégienne en attendant qu’un inspecteur patient et magnanime les ramassent afin de reconstituer l’image dans sa globalité. Le lecteur avance donc dans les méandres de cette enquête si atypique au rythme des interrogatoires habilement menés par Sejer. Main dans la main, nous collectons les morceaux mais bien habile sera la personne capable d’entrevoir la solution finale avant les dernières pages.

Pas douée pour nous concocter d’ingénieuses intrigues policières, Karin Fossum?? A voir !!!

L’enquête se résume à suivre le travail d’investigation des policiers, notamment les conversations entre Sejer et son acolyte Karlsen dans leurs efforts pour interpréter les maigres indices recueillis : “La pioche avait un manche en fibre de verre, et les empreintes de Halldis étaient remarquablement bonnes. Il n’aurait pas pu essuyer la pioche sans enlever aussi les empreintes de Halldis. Mais on a trouvé de nombreuses empreintes dans la maison, plusieurs traces de pas dans la mare de sang sur les marches et quelques-unes dans le couloir et la cuisine. Ce pourrait être des chaussures de sport. Le motif de la semelle est assez visible, ça devrait nous apprendre des choses”.

La scène où le dessinateur tente, d’après les indications de Sejer, d’établir un portrait-robot du braqueur est très réaliste:  “Cette lente approche des traits de l’individu fit qu’il lui apparut plus distinctement que jamais. Ce dessinateur savait ce qu’il faisait. Fasciné, Sejer regardait le papier où il vit une silhouette apparaître lentement, comme un négatif dans le bac du révélateur”.wolf-547203_640

Car Karin Fossum s’amuse aux dépens du lecteur quand Sejer croise dans la rue le braqueur seulement quelques minutes avant son forfait. Ce n’est que rétrospectivement que l’inspecteur fait le rapprochement : “Sejer continua à marcher. En quelques secondes, l’homme ne fut qu’à deux ou trois mètres devant lui. Une impulsion subite le fit se rapprocher rapidement du mur et adopter la même démarche, les yeux rivés sur le trottoir lui aussi (…) Il se dit brusquement qu’il avait certainement passé un peu trop de temps au sein de la police. Il y avait en même temps quelque chose dans ce personnage qui le mettait mal à l’aise. Il accéléra et imagina plus qu’il ne vit la silhouette arriver sur lui”.

La canicule qui s’est abattue sur la Norvège n’arrange certainement pas les choses :  “Ça faisait pour l’instant trois semaines que la chaleur sévissait, et bien que l’horloge n’indiquât que 8 heures treize, le thermomètre sur le toit de Magasinet annonçait 26°.”

Les lieux:

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Ferme du nord

Deux mondes sont en opposition dans ce roman: celui de la « normalité », incarné par la ville, et celui de la marginalité incarné par la forêt.

La ville avec ses composantes de la civilisation humaine industrieuse :  “Il poursuivit sa route, passa devant l’hôpital, puis obliqua tout à coup sur la gauche vers l’institut d’Orthopédie. Il franchit la rue principale et s’engouffra dans Ovre Storgata, . Il reprit à gauche pour franchir le vieux pont et continuer sur la rive sud, à travers la zone industrielle. Il se rapprochait d’une ligne de chemin de fer”.

La forêt, métaphore de la confusion qui règne dans le cerveau des trois personnages marginaux, des exclus de la société.

Avec à sa lisière, la ferme d’Halldis, à mi-chemin entre le monde civilisé et celui des ténèbres de l’âme humaine: « une zone inhabitée de 430 km2. De l’autre côté de cette colline, il y a quelques chalets. Et les terrains des anciennes constructions finlandaises. Sur certains, on a construit des cabanes. »

Les personnages:

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Forêt sombre

Bien que Karin Fossum ait déclaré dans une récente interview que Sejer est juste là pour lui apporter son aide, qu’elle n’a pas l’intention d’en faire un personnage important, ce troisième roman nous permet d’apprendre à mieux le connaître : « Il regarda fixement l’inspecteur principal qui ne montrait pas le moins du monde ce qu’il ressentait, passait de loin en loin la main dans ses cheveux, comme pour tout tenir en place. Il donnait régulièrement un ordre ou posait une question, toujours avec une autorité naturelle qui allait d’ailleurs de soi. »

Et sa face cachée :  “Une main avait agrippé son muscle cardiaque et le secouait, rendant la zone douloureuse. Elise avait disparu. Non, plus que disparu, elle n’existait plus du tout. Et lui traînait seul, pour la neuvième année. (…) Il n’avait jamais surmonté le chagrin que lui avait causé la perte d’Elise, chagrin qui avait enflé encore et encore jusqu’à imploser en un trou noir qui l’aspirait de temps en temps.”

Mon avis :

Certes, ce roman peu conventionnel déconcerte au premier abord car il faut une certaine patience, peut-être même de la persévérance, pour pénétrer au cœur de l’univers somme toute insolite et souvent obscur dépeint par Karin Fossum. Mais le jeu en vaut largement la chandelle : les heures passées en sa compagnie nous transportent loin de l’ennui et de la routine. J’apprécie particulièrement la pudeur et la sobriété avec lesquelles elle évoque le dérangement mental. Karin Fossum ouvre les portes de l’âme humaine sans jamais porter de jugement. Elle laisse cette tâche ingrate à ses lecteurs…

 

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