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Rap Français, quand tu me tiens. Une année, 2012. Un album, Noir Désir. Un artiste, Youssoupha. Entre plume et technicité, partez en mode éclair à la découverte d’un opus percutant, rythmé et authentique.

Ceux d’entre vous qui ont suivi mes déboires, connaissent la difficulté que j’ai eue à me faire à la musique Française. Ayant grandi avec la musique US, je ne pouvais m’empêcher de mettre les artistes français sur la balance qui, je vous l’avoue, restait fixe, immobile, de ce côté. À force de persévérance, j’ai quand-même fini par dénicher quelques perles qui me satisfaisaient assez. Mais jusque-là, pour moi, ces artistes que j’appréciais, à savoir Booba, La Fouine, MC Solaar etc… n’étaient que des exceptions qui confirmaient la règle – toute établie dans ma tête – selon laquelle le rap Français était merdique. Cet apriori est la raison pour laquelle je n’avais jamais pris le temps de consommer concrètement un album de Rap Français. C’était vite fait, en diagonale.

L’année 2012 a été une année révélatrice et non, je ne parle pas de l’histoire de la fin du monde. J’ai découvert Noir Désir, je l’ai dévoré et j’ai tout de suite réajusté mes aprioris.

Noir Désir est un album lyricalement riche, l’immense travail derrière se fait tout de suite ressentir. Sur des prods de Skalpovich et C.H.I entre autres, Youssoupha nous entraine dans un voyage mouvementé et divertissant, à travers des textes avenants et une critique intense de la société actuelle. Des titres entraînants qui dénotent la finesse et l’authenticité de sa plume.

L’entrée en matière aguiche tout de suite. L’amour. Un titre qui annonce la couleur de l’album : décontracté et recherché. Un jumelage improbable entre légèreté et intensité. De la maturité se dégage dans sa façon de placer les mots, d’agencer les rimes, de mêler figures de styles et métaphores. On est tout de suite guilleret, émoustillé par son phrasé, pourtant, ce n’est que le commencement dit-il si bien.

Nouvel album, de l’amour dans les yeux

J’peux pas craindre les hommes, ils pourraient se croire comparable à Dieu

Que mes ailleux freinent ma chute, d’toutes façons

J’ai tué ma vie d’adulte, avant l’enterrement de ma vie de garçon…

Une prod légère : quelques notes basiques de piano, un type-beat rythmé comme à l’ancienne et des vocals entraînants pour 4 minutes d’évasion, mine de rien. À ce niveau de l’album, on se sent affamé, impatient de savourer les délices que nous réserve indéniablement la suite. Pari remporté pour l’artiste, impossible de passer à côté.

Plus les écoutes s’enchaînent, plus le niveau s’intensifie et plus Youssoupha nous plonge dans ses pensées, nous dévoile sa vision, effrayante de réalisme, de notre société. Une société immorale et bancale, en proie à la perfidie, à l’égocentrisme et à la haine. Niveau artistique, il demeure créatif et original. La chanson Noir Désir en duo avec le regretté Tabuley Rochereau (un géant de la Rumba Congolaise et un icône de la musique Africaine en général), qui se trouve être son père, en est un exemple. À travers ce titre, Yousoupha rend un hommage à ses origines et plaide en faveur de sa communauté face à l’acharnement vil et gratuit de la presse. Une fois de plus, les paroles sont profondes, douces et transcendantes, mais surtout criantes d’authenticité. On a aussi des titres évocateurs et dénonciateur du système comme Irréversible.

[…] J’suis incompris comme un mancho qui, chez les flics, dépose une main courante.

Un coup je rentre, un coup je me chie dessus

Un coup je tente, un coup je ne biffe plus

Intolérent, je me dispute.

Je ne vise plus les plans de galère, je me téléporte

Et rêve que le montant de mon salaire, soit un numéro de téléphone…

 

Des phases tantôt drôles, tantôt triste, mais toujours aussi fins et percutants comme dans ce titre en duo avec Taipan.

On veut me stopper dans ma quête

Mon succès est aussi suspect qu’un suicide avec trois balles dans la tête

[…] Y a même du péché virtuel, ma gueule

Depuis qu’Adam et Ève ont croqué dans la pomme de Apple

Qui veut me test, peut être rien qu’en essayant

Quand tu m’insultes dans ton rêve, toi même tu t’excuses en te réveillant.

Noir Désir, c’est aussi une kyrielle de vannes piquantes susceptibles de vous arracher un sourire ou une larme et une élégance linguistique dans chacun des titres.

Dans cet album, Youssoupha nous fait aussi étalage de ses talents de “gesteur”, de kikeur avec les Gesteludes, une série de freestyles en duo avec ses acolytes S-pi et Sam’s. Mention spéciale au deuxième de la série en duo avec S-pi, dans lequel il débite aisément des rimes haletantes avec une technicité remarquable sur un break-beat bouillonnant.

Youssoupha, rappeur d’élite
Braque les satellites
J’aurais pris perpète si bien rapper était un délit
Ton crew à la dérive
Tourne comme le périph’
Mais ne trouve pas de sous, moi mon crew, shoote le Sheriff

En plein dans le bain, on ne peut qu’admirer le talent de cet artiste à la plume raffinée et élégante. Sa musique, propre à sa personnalité, arrive à nous transporter au delà des mots. Niveau urbain, il ne s’est pas fait prier et a concocté des titres très accessibles avec des refrains qui collent aux lèvres en duo avec des artistes comme Indila dans Dreamin ou encore avec Corneille dans Histoires Vraies. Dans cette dernière, il enchaine des allitérations avec une précision impressionnante. Youssoupha, ou l’art de la rime. Les paroles n’en sont pas pour autant dénuées de sens. Car généralement avec les rappeurs, soit ils misent sur la construction et oublient le sens des paroles, soit ils peaufinent les paroles et endiguent la technique. Mais Youssoupha arrive à maîtriser parfaitement son texte. Le lyric est profond et la technique l’est tout autant. Un mariage pas toujours évident. Il ne se contente pas d’aligner les mots, de les poser là, sans vie comme le font beaucoup de rappeurs français parfois même dotés de belles plumes. Il les couve, les porte, les travaille et arrive, à travers eux, à percer nos cœurs et pénétrer entièrement.

Mention doublement spéciale à Espérance de vie, qui pour moi, reste son plus gros morceaux et certainement le plus gros de l’année 2012 dans le rap Français. Elle démarre sur des vocals envoûtants et un beat simple et costaud en même temps qui n’est pas sans me rappeler Notorious BIG. Cette chanson sonne comme une synthèse de ce qui a été dit tout le long de l’album, une analyse, une critique plus explicite de la société de consommation à laquelle nous sommes livrés.

Quand vient la mort, on t’enterre sans tes milliards

Est-ce que t’as déjà vu un coffre fort, à l’arrière d’un corbillard


[…] Dis leurs qu’on n’est pas fêlés, les médias n’en parlent pas

Marre de regarder la télé, car la télé, ne nous regarde pas

Et ils nous parlent de consommer plus à Noël,

S’ils le pouvaient, ils nous mettraient même des spots de pub dans nos rêves

Même cette vie devient commerce, entre risques et ristournes

Va dire au commère, que je veux vivre de mes disques et de mes discours

Conclusion

Oui, j’ai dit qu’on était en mode éclair. Noir désir est un album pertinent et authentique, une succession de titres plus percutants les uns que les autres. Et Youssoupha, un artiste qui mêle adroitement plume et technicité, une prose élégante et stylée. Un artiste dont on ne parle pas assez pour des raisons que je ne comprendrais jamais. Cet album a été celui de la révélation, pour moi. C’est grâce à lui que le Rap Français est définitivement entré dans ma vie. Une oeuvre à part entière à découvrir.

1 Comment

  1. Deuxgodillots

    Superbe critique, j’avoue que j’adore la plume de l’artiste, les prods sont énormes et tu me le fais redécouvrir. Merci !

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